Discours prononcé à l'Assemblée générale d'ATTAC

Bonjour,

Permettez moi de vous transmettre les salutations fraternelles des militantes et des militants du RAID (ATTAC Tunisie) Nous ne sommes pas nombreux au RAID, à peine si nous dépassons la centaine. Notre association est une association jeune, elle fut constituée après les rencontres internationales d'ATTAC (Saint Denis, juin 1999)

L'existence de notre association n'est pas de tout repos. Loin de là, notre histoire est faite d'emprisonnement, de passage à tabac, de privation de passeport, etc.. Le RAID n'est toujours pas reconnu par le pouvoir tunisien.

Ces agressions n'ont pas entamé notre détermination que nous tirons de notre conviction dans la justesse de notre lutte. Notre détermination, nous la tirons aussi de notre appartenance au mouvement international ATTAC. 

ATTAC est une force aujourd'hui, elle le prouve tous les jours. Elle l'a prouvé en ce qui nous concerne en faisant reculer la dictature de Ben Ali et en l'obligeant à libérer Mohamed Chourabi, Iheb El Hani et moi-même.

La présence physique de Pierre Tartakowsky et de Jean Luc Cipière en Tunisie prouve aussi l'engagement fort d'ATTAC à notre côté. Cet appui d'ATTAC a permis d'impulser la lutte contre la mondialisation libérale dans le bassin méditerranéen. A ce niveau l'agression du néo libéralisme passe aujourd'hui à travers le processus engagé à Barcelone en 1995.  L'offensive libérale de l'Europe contre les pays et les peuples du Sud et de l'Est de la Méditerranée, que concrétise le processus de Barcelone, vise à intégrer ces pays en tant que périphérie encore plus dominée dans une vaste zone de libre échange. Ce processus est néo libéral en Méditerranée et il est déjà en marche. Il se déroule presque dans le silence total. Il est entrain de porter de graves coups à l'économie et à la société des pays du Sud et de l'Est de la Méditerranée. Quelques chiffres suffisent pour donner une première idée de la gravité de ces atteintes, il s'agit de chiffres fournis par le PNUD et qui concernent le développement humain dans le monde. Le classement mondial au niveau du développement humain de beaucoup de pays du Sud de la Méditerranée a enregistré un net recul entre 1992 et 1997 : le Maroc a reculé de 9 places, l'Algérie de 24, la Tunisie de 27, l'Egypte de 13, la Jordanie de 14, la Syrie de 33.

L'espace euro-méditerranéen nous répète-t-on, sera un espace de respect de droits humains et de la démocratie. Mais quel crédit accorder à ces Etats européens qui, cinq années après la signature de la Déclaration de Barcelone, continuent de soutenir les pires dictatures de la région ? Quel crédit peut-on donner à la volonté affirmée de défendre les droits humains alors qu'un des droits élémentaires de la personne humaine, le droit de circulation, est bafoué en permanence par l'Union européenne pour contrer les flux migratoires ? Je citerai l'exemple de Sadri Kiari et de Mohamed Chourabi du RAID et de Lofti Chewelyi d'ATTAC Maroc qui sont toujours privés de passeport. Que peut signifier l'ambition d'une paix régionale et la proclamation du droit des peuples à vivre libres alors que le peuple palestinien se voit dénier le droit de constituer un état indépendant, que ses enfants sont massacrés en toute impunité et qu'une partie de sa population est contrainte à un exil sans fin.

La démocratie n'est qu'un vain mot lorsqu'elle ne signifie pas la souveraineté populaire or celle-ci est constamment remise en cause tant dans les institutions européennes que dans les états du Sud. Personne n'a demandé leurs avis aux populations concernées par le projet euro-méditerranéen et les mécanismes institutionnels prévus pour sa réalisation consacrent la subordination des pays du Sud à l' Union européenne. Quel que soit l'angle sous lequel on aborde Barcelone, il apparaît comme un rapport d'allégeance des pays du Sud à l'Europe. Mais quelle importance finalement, puisque de toutes façons, ce sont les institutions financières internationales, les sociétés transnationales, qui prennent les décisions à la place des peuples !

A cette Méditerranée basée sur l'inégalité, l'injustice et le non-droit, nous opposons une autre Méditerranée ; une Méditerranée citoyenne, démocratique, sociale, solidaire, écologique. Le projet méditerranéen doit être orienté par une véritable logique de coopération qui soit profitable à tous les peuples de la région. Il s' agit de combler le fossé entre les deux rives au besoin par des mesures inégales en faveur des peuples du Sud qui permettent à terme d 'harmoniser vers le haut les conditions de vie et de travail de l' ensemble des peuples méditerranéens. La Méditerranée que nous voulons devra être construite en partant des besoins sociaux, politiques et culturels des peuples et non pas des contraintes prétendument fatales du marché. Nous voulons une Méditerranée libérée du chômage et de la précarité, garantissant une protection sociale véritable à tous ses habitants, un salaire et un logement décents, une couverture sanitaire gratuite et un accès libre et égal à l'éducation.

De manière prioritaire, il faut assurer la défense du service public et faire cesser la privatisation des transports, de l'électricité, du gaz, de l 'eau, de l'éducation, de la santé et de la sécurité sociale. De même qu'il faut lever les entraves à la libre circulation des personnes et régulariser la situation des sans-papiers. Ces exigences imposent un véritable financement du social à l'échelle méditerranéenne. Des ressources importantes peuvent être dégagées par l'Europe si elle prend l'initiative d'initier une taxation des transactions financières (Taxe Tobin) et d'annuler la dette des pays du Sud et de l'Est de la Méditerranée.

Les peuples doivent pouvoir disposer d'eux-mêmes et choisir leur avenir comme ils l'entendent ; ils doivent pouvoir décider démocratiquement et de manière autonome du type de relations qu'ils veulent développer avec les autres peuples de la région méditerranéenne. Un partenariat n'est véritable que s'il associe des états pleinement souverains, qui expriment réellement la volonté des peuples qu'ils représentent. Il doit également trouver les formes d'une implication à part entière des acteurs sociaux des différents pays. C'est pourquoi les questions des droits humains, de la démocratie et de la souveraineté populaire ne sont pas des questions annexes mais doivent être considérées comme fondatrices du partenariat méditerranéen. Les mécanismes du partenariat doivent être démocratiques, permettant un contrôle citoyen à tous les niveaux du processus, depuis l'élaboration des projets jusqu'à leur mise en ouvre. Il faut organiser le pouvoir participatif des organisations sociales et populaires dans les instances méditerranéennes.

La réalisation de ces mesures comme la définition et la mise en ouvre d'une alternative plus large suppose une dynamique sociale s'appuyant sur les forces démocratiques et populaires. Ce sommet alternatif se conçoit comme une étape dans la mise en commun des efforts de réflexion et d'organisation de la riposte nécessaire au libéralisme, en convergence avec le mouvement universel contre la mondialisation libérale qui s'est exprimé à Seattle, Bangkok, Genève et Prague. Des victoires ont été remportées ; d'autres sont possibles. Les organismes partie prenante de cet « Autre Sommet », associations, syndicats, ONG, ont pour ambition de développer leur action de manière coordonnée par la mise en place d'un réseau à l'échelle régionale qui poursuivent et élargissent ce premier mouvement de résistance collectif au processus de Barcelone, pour l'avènement d'une Méditerranée sociale, démocratique et solidaire.

Fathi Chamki. Président du RAID tunisie@attac.org

Discours prononcé à l'Assemblée générale d'ATTAC France le 29 octobre 2000.